27 novembre 2005

Chrétiens et Musulmans face aux défis d’aujourd’hui


Extraits de la conférence donnée à l'Institut Catholique de Paris le 26/11/2005 par le Pr.Mustapha Cherif*

Chrétiens et Musulmans face aux défis d’aujourd’hui
Mesdames, Messieurs, chers amis, je suis particulièrement ému de me trouver avec vous ce jour, presque quinze ans après la création du GAIC, j’avais à l’époque accepté avec joie la responsabilité de la co- présidence. Je reste plus que jamais fidèle à notre idéal commun d’amitié, et vous félicite d’y tenir par foi, par vocation et par conviction. Je remercie tous les organisateurs de cette importante semaine, qui est devenue une belle tradition et en particulier mes amis Ali- Said Koussay, Francis Raugel, P. Henri de la Hougue, Jean Pierre Bacqué et l’ensemble du bureau d’avoir bien voulu m’inviter. Je salut et remercie vivement monsieur Xavier Ternissien pour sa précieuse et encourageante présence parmi nous pour présider et animer cette table ronde. Depuis plus de trente années que je me trouve engagé, sans relâche, sur le long et passionnant chemin du dialogue interreligieux, côtoyant, d’Alger à Toulouse, de Paris au Caire, de Cordoue à Assise, mes frères moines, prêtres, pasteurs , rabbins , imams, cheikhs soufis, théologiens ou simplement des hommes et des femmes de foi, je mesure, par votre présence à tous, la patience et la détermination qu’il faut avoir, pour garder le cap sur l’ouverture à l’autre. Noble et vital est le dialogue, il n’y a pas d’autre alternative, pas d’autre méthode, pas d’autre voie pour apprendre à coexister, à vivre ensemble, à répondre en vérité aux valeurs qui nous animent en tant que croyants, surtout à l’heure de la désorientation et des nombreux défis de notre sombre et étonnante époque, à commencer parfois par des dérives internes à nos propres traditions et sociétés.

Les chrétiens et musulmans face aux défis socio-économiques, tel est donc le thème de notre première rencontre.

Mon intervention comporte trois parties : la première est dictée par l’actualité, il s’agit de tenter d’analyser et de comprendre les violences urbaines qui ont secouées des cités et des banlieux françaises en difficultés. La deuxième partie consiste à se demander dans quelle contexte et conditions on parle, est –on dans l’antagonisme, le choc, les divergences au sujet des défis de l’heure ou bien sommes nous confrontés à des défis communs ? La troisième partie est une tentative d’analyse critique des défis auxquelles nous faisons face, ensemble ou séparément.

1-les violences urbaines

Les violences de cet automne, perpétrées dans plusieurs villes et banlieues françaises, sont des actes inquiétants. Il est nécessaire d’en connaître la nature et les causes et de s’engager sur la voie d’une solution raisonnable et démocratique. Il est clair pour les observateurs avertis et objectifs que c’est d’abord une question socio-économique, mais évidemment d’autres questions s’y greffent, celles en particulier de la crise des valeurs, de la dépersonnalisation, de l’acculturation…. Sur le plan politique, ces violences sont le symptôme des profondes insuffisances de ce qui a été fait, depuis près de quarante années, aussi bien pour ce qui concerne l’intégration et la gestion du passé colonial que pour l’élaboration d’une politique sociale cohérente. Elles tracent également, d’une certaine manière, les limites de ceux qui prétendent représenter la base, tant sur le plan social que culturel et cultuel. Des citoyens français qui, pour partie, sont issus de l’immigration et pratiquent la religion musulmane, se sentent comme abandonnés ou, plus grave encore, ont conscience de devenir les boucs émissaires des contradictions et des difficultés de la société et de notre époque. Il est impossible d’envisager sérieusement l'avenir si on ignore leur message et leur cri. Dans cet horizon, une communauté de destin entre les peuples, les cultures et les nations attend toujours d'être inventée autour de la Méditerranée; c’est à l’intérieur de nos sociétés respectives qu’elle doit naître et grandir. L'ouverture, le respect de la différence, la justice sociale sont et restent incontournables. Il faut le rappeler : le musulman est un assoiffé de sens et de justice. Tout plaide pour un rapprochement stratégique entre nos cultures, nos religions et nos civilisations, afin de contribuer à réduire les inégalités et de mettre fin au fléau du racisme et des discriminations, partout où ils se trouvent, mais aussi tenter d’ouvrir l’horizon qui se ferme…
2-Choc ou alliance ?

Le vocabulaire, de choc, de guerre, de confrontation est formulé par des instances qui ont besoin d’épouvantails et de généralisation de la peur pour parvenir au pouvoir, ou asseoir leur hégémonie. D’autres instances tentent de corriger et parlent de dialogue, d’alliance, de refondation des relations Nord-Sud, Orient-Occident et Euroméditérranéenes, qui passe par leur renforcement, par l’accentuation de leur dimension humaine, par le développement de coopérations renforcées et d’entraides, tout en s’inscrivant dans une vision dite de voisinage. On évoque, sur le plan interne et international, la nécessité de mettre fin aux discriminations et aussi de la prise en compte des problèmes migratoires. Dans le même temps la notion de dialogue, notamment en méditerranéen connaît une nouvelle dynamique. Mais, plus que le dialogue inter religieux et celui des cultures, et à mille lieux de la prospérité partagée, la géopolitique étroite et l’unilatéralisme, prévalent encore dans les faits , les décideurs se fixant trop souvent sur les effets , sans se soucier des causes des turbulences de notre monde. Pour y répondre, comme pour y faire face, on évoque en effet de plus en plus la nécessité d’une Europe qui impose de changer les traditions, les habitudes et les valeurs culturelles et religieuses des nations qui veulent adhérer. Alors que sans projet quant à une communauté de destin entre les deux rives de la Méditerranée, où le spécifique et l’universel doivent converger, il n’y a pas d’avenir. Aucune polémique ne peut ignorer que le défi majeur auquel se trouve aujourd’hui confrontée l’Europe et les pays du sud est la gestion de la Méditerranée comme un espace humain commun. Tout comme les discours dominants ne peuvent indéfiniment défigurer les principes et valeurs qui sont en jeu, ceux des cultures et identités issues des Messages religieux, comme la Bible et le Coran, et l’histoire des deux communautés et civilisations.. Il ne faut pas confondre l’exception et la règle, ni les dérives politiques de systèmes fermés et la spiritualité. « L’islamisme n’est pas l’Islam, ne jamais l’oublier », disaient, chacun de leur côté, avec objectivité, le philosophe Jacques Derrida et l’islamologue Jacques Berque. Tout comme l’inquisition, le nazisme, le fascisme, le colonialisme ne sont pas dans l’Evangile, ni le goulag dans Marx, le terrorisme, le fanatisme et la violence aveugle ne sont pas dans le Coran. Il y a tant d'injustices et de situations politiques, causes de bien des dérives, qui nécessitent notre attention commune…Devrait être préoccupant au plus haut point, pour nous autres citoyens du monde, aujourd’hui, le fait majeur que les valeurs monothéistes, abrahamiques, et religieuses, bien comprises, d’un coté, et les valeurs grecs et modernes de démocratie, d’un autre coté, influent de moins en moins le cours de la vie, malgré le pseudo retour du religieux et la légitime quête de liberté des gens de partout. Le risque de déshumanisation est un des traits de notre époque. La religion est comme sortie de la vie, bien plus qu’un désenchantement. L’acte politique d’être un peuple responsable, quant à lui, apparaît comme un mirage.. Dans ce sens, nous sommes ensemble confrontés à des défis communs sans précèdent. Certes des différences, des divergences, des contradictions peuvent nous séparer, mais les défis de l’heure sont bien plus préoccupants que les différences entre notre manière d’adorer Dieu.

3- Analyse critiques des dérives de notre temps, nos défis communs.
Au lieu de faire jaillir de nouveaux signes qui nous permettent de vouloir vivre le monde, en le dépassant, la situation mondiale nous désarme, faute de possibilités de rajeunissement de notre manière de réfléchir, faute de rencontres vraies avec l’autre différent. La question de la religion, au sens de la confiance, de l’ouverture, des liens humains, en somme, la question du sens et de la justice, bien plus que celle du simple culte, nous revient plus difficile que jamais. L’inquiétude réside dans le fait apparent qu’il n’y a pas d’autres configurations de l’avenir du monde que celle de la figure marchande, areligieuse et déshumanisante. La difficulté est complexe, car le mouvement général est celui de la démission, de la dé- spiritualisation, et de l’indifférence. Cette situation, produit de nouvelles idoles, de l’idolâtrie et de nouvelles monstruosités, au lieu de créer de la coexistence. Il ne s’agit donc pas de critiquer simplement le mouvement de l’histoire mondiale. Celui-ci peut rendre possible le partage du progrès et de nouvelles valeurs universelles libératrices, si on apprend à s’écouter, y compris dans l’altercation la plus serrée. Le monde se fait et advient comme si nous ne savions pas assumer la question de la différence et bien plus, nous n’existions plus, ni religieusement, ni politiquement, pris dans le piège des excès de toutes natures ou de contre nature. Il nous faut assumer l’épreuve, la modernité et la mondialisation, sans renoncer à ce qui fonde notre vie: le rapport au divin, le rapport entre l’unité et la pluralité le rapport à la liberté, le rapport entre le sens et la justice pour accéder à une nouvelle civilisation universelle qui fait tant défaut. Dans ce contexte, au sud de la planète, nous assistons donc à deux extrémismes, soit au rejet irrationnel de la modernité, le repli, soit à son imitation aliénante, la dissolution. La mondialisation est marquée par une pseudo religiosité, qui n’est qu’une des marques de la dé- spiritualisation et la dépolitisation du monde, dans tous les cas, je disais, la fin inéluctable d’un monde, dont on ne sait pas sur quoi elle va déboucher
La difficulté est réelle pour tous. Classer l’Islam dans la catégorie des idéologies haïssables, est non seulement injuste, mais ne règle rien; au contraire, il fait perdre de vue un partenaire décisif, pour tenter de faire face à l’avenir. La science et la technologie, le capitalisme et le laïcisme se déploient dans la démesure. Ils nuisent à l’équilibre de la nature et désignifient l’homme et le monde, avec, comme facteur aggravant, un laxisme ambiant déconcertant des uns et un fanatisme choquant des autres. Ce qui nous sépare, face aux défis de l’heure, est donc moins important que ce qui nous unit. De plus, depuis quinze siècles, en dépit des antagonismes, la proximité des peuples «arabes» avec les peuples «grecs» « juifs » et «chrétiens», en somme avec l’Occident, est d’une édifiante constance. L’Occident, hier, fut judéo- islamo- chrétien et gréco- arabe. L’opposition entre l’Islam et l’Occident n’avait pas de raison majeure d’exister tant qu’il y avait en Europe une civilisation fondée sur à la fois le monothéisme et la tradition hellénistique. Ce n’est point se montrer antioccidental que de s’opposer résolument aux dérives anti–religieuses, voire inhumaines et contre nature, de la modernité. Et ce n’est point être antireligieux que de critiquer en profondeur les dérives de nos traditions et de nos systèmes culturels fermés. Sur le plan du sens de la vie et de la mort, le premier point inquiétant est donc d’ordre spirituel; pour qui adhère, comme la plupart d’entre nous ici, à une grille de lecture qui fait place aux valeurs de l’esprit et au sentiment religieux de la vie et de la mort, la mondialisation marginalise le champ de la vie elle-même. Il y a de moins en moins de liens possibles entre la conception du citoyen moderne qu’implique la mondialisation et le sens de la vie religieuse auquel les peuples monothéistes en général, et musulmans en particulier, sont attachés. Ce n’est certes pas, je le répète, la fin du monde, mais c’est la fin d’un monde, et il nous faut le comprendre et l’assumer pour tenter d’en inventer un autre qui échappe à toute fermeture et idolâtrie. Ce ne sont plus des références morales qui gouvernent le monde, comme l’a fait, durant des siècles, le monothéisme, mais de plus en plus une rationalité coupée du sens. …Aujourd’hui, la mondialisation, ce n’est pas simplement la sécularisation comme mouvement positif, mais la dé- spiritualisation, la dé- signification du monde et de la vie. Nous sommes conscients que nous nous heurtons au caractère particulièrement problématique de ces questions. Il s’agit d’abord d’une résistance à un monde qui visiblement ne s’accorde pas avec l’orientation à laquelle nous sommes attachés. La mondialisation et les relations internationales sont bien loin d’être démocratiques; la conséquence, c’est que nous n’avons d’existence politique ni au sens grec ni au sens abrahamique.(…)Déraison, dépolitisation, déspiritualisation, trois figures du non-monde ou d’un monde sans horizon qui se profile. Par-delà et à cause des risques il nous faut garder le cap sur les opportunités, l’avenir, œuvrer ensemble, et non point séparément, pour réinventer, dans tous les domaines, de nouvelles articulations et des synthèses inédites. Nous pouvons encore décider que le temps de notre vie, c’est le nôtre, et qu’il n’est jamais donné, qu’il n’appartient ni à une tradition fermée ni au marché-monde.


3 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Cher Ami,

Vos commentaires gagneraient à être mieux diffusés. Peut être pourriez vous proposer un extrait de ces pistes pour le dialogue contre "les guerres imminentes" dans un grand quotidien français (Le Monde, Figaro, Libé...). Cette fin d'année, la proximité de Noel et de Rosh Ashana ouvrent et adoucissent les coeurs de nos amis judéo-chrétiens plus aptes alors à l'écoute...Ce message d'injonction au dialogue doit etre entendu et suivi d'effets sinon le pessisimisme gagnera au détriment de tous.

Cordialement
Moussa Khedimellah
Ehess - Cadis

29/12/05 14:34  
Blogger maleycka said...

massalam! jeune femme de 24ans,née à Mayotte et vivant en France,je fais actuellement des études avancées en économie mais dans le contexte actuel comme vous le décrivez si bien notre réligion est aussi méconnue qu'elle est salvatrice.En résumé je m'évéille sur ce monde médiocre(guerre,haine,injustice...) et m'y désintéresse donc comlètement je désirerai me consacrer excusivement à dieu et par conséquent je voulais vous demander si à mon age je peux toujours espèrer etre une spécialiste de l'islam(ne parlant pas l'arabe mais sachant lire et écrire le coran),puis je éspèrer etre islamologue et quel cursus puis je adopter?je vous avoue que je garde beaucoup d'espoir en une réponse de votre part merci mon adresse:maleycka@hotmail.fr

20/1/06 00:44  
Blogger J-François said...

Et pourquoi le Dialogue...

En effet, il doit bien avoir encore quelques personnes pour ce poser cette question.
Alors, je voulais juste apportais ma modeste pierre à l'édifice.

Tout d'abord, une petite présentation. Je suis catholique (pratiquant comme on dit maintenant !!) et étudiant en théologie (en cours du soir) à ce même institut catholique de paris). Et je suis depuis assez longtemps intéressé par le dialogue interreligieux.

Par le passé, j'ai eu l'occasion d'avoir quelques conversations avec une collègue musulmane. Et, je doit dire que mes conversations furent tintée d'une certaine admiration. Notamment lorsque cette collègue m'avoua qu'elle se levait à 5HOO du matin pour appliquer l'un des cinq pilier de l'Islam, a savoir les prières de la journée. Et comme une admiration serait stérile et ne pourrait paraître que flatterie si elle ne nourrissait pas sa propre foi. Cette découverte m'incita donc à me poser des questions sur mon propre rapport à la prière. Je décidait donc de me mettre à la prière quotidienne le matin au réveil et le soir au couché.

Et comme la divine providence (l'esprit souffle ou il veut !! ;-) ) et ce qu'elle est, il se trouve que depuis quelques temps, j'avais pris quelques distances sur cette discipline. Et voilà que durant une file d'attente d'une heure à la bibliothèque du centre Pompidou de Paris, je me suis retrouvé derrière deux jeunes étudiantes dynamiques et sympathiques. Et je ne pu m'empêcher de surprendre une bride de leur conversation. L'une d'elle avait récupéré sur Internet les heures de prière par ville. Elle leur conversation s'engagea sur les difficultés de suivre ces prières et sur la difficulté de rattraper tout retard pris !! Et voilà pour moi, ce que j'appel un clin d'oeil divin qui me rappelait gentiment à l'ordre. Et pas n'importe comment... dans la fraternité interreligieuse !!!

On est là bien loin des polémiques sur le foulard ou sur des propos que l'on attribue à Benoît XVI, mais dans un vécue simple et humble qui forge la foie de tout à chacun.

Que le respect de tout ceux et celles qui prient le Dieu unique nourrissent nos vies et nos prières respectives.

Merci à Monsieur Mustapha Cherif pour son action

Jean-François GODBILLE

11/11/06 21:27  

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